Mon messager revient à 10 heures et demie du matin ; un des petits-fils de Sidi Ben Daoud l’accompagne : c’est un beau jeune homme d’environ dix-neuf ans ; il arrive monté sur sa mule, le parasol à la main ; un seul esclave le suit. Nous partons aussitôt.

D’ici à Bou el Djạd, nous marchons dans l’immense plaine du Tâdla, plaine à ondulations légères, tantôt nue, tantôt couverte de champs, en ce moment moissonnés et déserts ; çà et là poussent, maigres broussailles, quelques jujubiers sauvages ; le sol est blanchâtre, dur, pierreux. A 1 heure et demie, nous entrons dans la ville.

2o. — SÉJOUR A BOU EL DJAD.

Bou el Djad.

(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)

Croquis de l’auteur.

« Ici, ni sultan ni makhzen ; rien qu’Allah et Sidi Ben Daoud. » Ces paroles, que m’adressait un Musulman à mon entrée à Bou el Djạd, résument l’état de la ville : Sidi Ben Daoud y est seul maître et seigneur absolu. Son pouvoir est une autorité spirituelle qui devient, quand il lui plaît, une puissance temporelle, par le prix qu’attachent les tribus voisines à ses bénédictions. Cette souveraineté s’étend à la ronde à environ deux journées de marche. De tous les points situés dans ce rayon, on accourt sans cesse à Bou el Djạd apporter une foule de présents : la ville est toujours remplie de pèlerins : ils viennent chercher la bénédiction du saint et gagnent, en échange de cadeaux, les grâces attachées à ses prières. C’est surtout le jeudi, jour de marché, que les fidèles sont nombreux ; la semaine dernière, les offrandes, en blé seulement, se montaient à deux cents charges de chameau ; la précédente, à quatre cents : de plus, il y avait eu de grands dons d’argent, de bétail, de chevaux. Ce ne sont pas seulement les particuliers qui remplissent ces pieux devoirs. Chaque année, les tribus environnantes arrivent, les unes après les autres, fraction par fraction, recevoir en masse la bénédiction du Sid et lui présenter leur tribut. Cette redevance régulière lui est servie par toutes les tribus du Tâdla, presque tous les Chaouïa, quelques fractions des Aït Seri, une petite portion des Ichqern.

Quelle est la source de ce prestige ? Sidi Ben Daoud n’est point un chef d’ordre religieux ; il n’est point non plus un cherif, petit-fils de Mahomet ; mais son origine n’en est pas moins auguste : il descend du kalife Ọmar ben El Khaṭṭab. Ses ancêtres, établis depuis trois siècles et demi au Maroc, y acquirent vite, autant par leurs vertus que par leur sainte et illustre naissance, la vénération et la puissance dont nous voyons Sidi Ben Daoud jouir aujourd’hui. D’ailleurs, point d’ordre, point de khouân, point de prières particulières : il n’y a ici que le chef d’une grande et sainte famille, le rejeton d’une longue lignée de bienheureux, objet des grâces spéciales du ciel accordées aux prières de ses ancêtres. On honore en lui un sang sacré ; on a foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la terre et fait prospérer les troupeaux, et dans l’autre vie ouvre aux hommes les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier, l’intercession d’Ọmar et de tous les saints ses descendants.

Voici la généalogie de Sidi Ben Daoud, depuis l’époque à laquelle sa maison s’est établie au Maroc :