Nous sommes ici en plein cœur de l’Atlas. Il est temps de donner quelques détails sur la façon dont nous comprenons le système montagneux du Maroc.
Les montagnes du Maroc se composent pour nous de deux massifs distincts, séparés par une large trouée. Ce sont : d’abord le massif de l’Atlas, qui le traverse tout entier dans sa plus grande longueur, du sud-ouest au nord-est ; puis le massif Rifain qui, commençant vers Nemours, longeant la côte jusqu’à Ceuta, percé par le détroit de Gibraltar, décrit une large courbe et se retrouve en Espagne, dans la Sierra Nevada. Ces deux longs massifs aux lignes courbes, partant presque d’un point commun et allant en divergeant, ressemblent aux ondes d’un courant marin qui se diviserait vers Tlemsen en deux bras, dont le principal continuerait à suivre la direction générale du courant primitif en fléchissant un peu vers le sud, tandis que l’autre, secondaire, s’élancerait vers l’ouest, puis tournerait brusquement vers le nord et de là vers l’est. La démarcation entre les deux massifs est très nettement dessinée : de Lalla Maṛnia à Fâs, une large trouée les sépare : plaine d’Angad jusqu’à la Mlouïa, même plaine se prolongeant sous d’autres noms jusqu’à l’Ouad Innaouen, vallée de cette rivière jusque auprès de Fâs. A partir de cette ville, la trouée s’élargit encore ; c’est la vallée du Sebou, qui va en s’épanouissant jusqu’à la mer.
Nous ne nous occuperons point du massif Rifain, dont nous n’avons vu qu’une petite portion. Il semble d’ailleurs bien représenté sur la carte de M. le capitaine Beaudoin, qui avait recueilli, sur cette contrée en particulier, un nombre considérable de renseignements. De plus, les levés de nos officiers d’état-major en comprennent une partie, s’étendant de Nemours à la Mlouïa, région qui est connue par conséquent avec exactitude.
Quant au massif de l’Atlas, nous l’avons traversé deux fois dans tout son ensemble, et nous avons parcouru en quelques détails certaines de ses parties. Nous allons essayer de le décrire tel qu’il nous paraît être.
Expliquons d’abord les termes dont nous nous servons. Le nom d’Atlas, appliqué primitivement par les anciens aux seules cimes neigeuses qui s’élèvent au centre du Maroc, a été étendu ensuite par quelques écrivains latins à l’ensemble du massif qui traverse le Maṛreb. On lui a conservé cette signification ; le large dos qui commence à l’Océan entre Mogador et l’embouchure du Dra et finit à la Méditerranée au cap Bon, après avoir traversé le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, porte encore aujourd’hui le nom général d’Atlas. On peut le distinguer en Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas Tunisien. Cette division est la seule qu’il comporte[49]. Quant aux termes de Grand et de Petit Atlas, ils s’appliquent uniquement à certaines parties de l’Atlas Marocain : ainsi l’entendait Ptolémée, qui s’est servi le premier de ces expressions : il les emploie pour désigner deux chaînes déterminées de ce massif. Nous nous conformerons en partie à sa nomenclature, réservant ces noms pour les deux chaînes du Maroc auxquelles ils paraissent le mieux s’appliquer.
L’Atlas Marocain se compose essentiellement de trois chaînes parallèles : l’une très haute, presque toujours couronnée de neige ; elle est connue depuis longtemps sous le nom de Grand Atlas : nous le lui conserverons ; une autre, au sud de celle-ci, suivant une direction parallèle, mais moins élevée : nous l’appellerons Petit Atlas ; ces deux chaînes, les deux seuls hauts massifs visibles de la côte[50], étaient sans doute celles qu’on avait signalées à Ptolémée, quoique dans ses écrits il en ait interverti l’ordre ; la troisième, ne commençant que loin dans l’intérieur, a dû lui être inconnue : elle est située au nord du Grand Atlas ; moins élevée que ce dernier, elle l’est plus que le petit : nous l’appellerons Moyen Atlas, nom correspondant à sa hauteur.
Il y a nécessité à donner à ces chaînes des appellations tirées de notre langue, aucune d’elles n’en possède dans le pays. Chaque sommet, chaque col, chaque vallée, a un nom spécial ; nulle part il n’est de nom qui désigne l’ensemble d’une chaîne. C’est facile à expliquer : le Marocain ne voyage pas ; il connaît les montagnes de son pays, mais ne connaît qu’elles ; il ne sait pas si elles se lient à d’autres, il ne le demande pas : dans ces conditions, les noms particuliers suffisent et peuvent seuls exister. Une seule chaîne en a un général, encore ne le possède-t-elle que sur une partie de sa longueur : le Grand Atlas, du Ḥaḥa à l’extrémité orientale du Tizi n Glaoui, porte le nom d’Adrar n Deren. Cette appellation s’appliquant à peine à la moitié de la chaîne, nous ne pouvons nous en servir. Force nous est d’adopter pour tout le massif des noms de convention.
L’Atlas Marocain, avons-nous dit, paraît formé essentiellement de trois chaînes parallèles, dont l’orientation approximative serait de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est : nous les avons appelées Grand Atlas, Moyen Atlas et Petit Atlas.
1o Grand Atlas. — Des trois chaînes, c’est de beaucoup la plus connue : visible de Merrâkech, visitée par plusieurs voyageurs, explorée dans sa partie occidentale par MM. Hooker et Ball, franchie au nord de Taroudant par M. le docteur Lenz, auprès des sources du Ziz par Caillé et par M. Rohlfs, nous l’avons nous-même passée en trois points, vers le centre, au col des Glaoua, à son extrémité ouest, entre Agadir Iṛir et Mogador, et non loin du point où elle expire vers l’est, à hauteur de Qçâbi ech Cheurfa. De plus, nous en avons longé le pied sur presque toute sa longueur, le pied nord de Misour (Mlouïa) à Qçâbi ech Cheurfa et de Ouaouizert à Zaouïa Sidi Reḥal, le pied sud d’Agadir Iṛir aux Menâba et du Dâdes au Qçar es Souq. C’est une longue chaîne non interrompue, mais percée d’un grand nombre de cols (col de Bibaouan, Tizi n Ouichdan, Tizi n Tamejjout, etc., débouchant dans la vallée du Sous ; Tizi n Tamanat, Tizi n Tichka, Tizi n Telouet, Tizi n Amzoug, Tizi n Tarkeddit, Tizi Aït Imi, Tizi Ou Rijimt, etc., débouchant dans la vallée du Dra ; Tizi n Telṛemt, débouchant dans la vallée du Ziz ; Tizi n Tanslemt, débouchant dans la vallée du Gir). Les principales altitudes observées sont : 1250m (col de Bibaouan, M. Lenz) ; 3350m (mont Teza, M. Hooker) ; 3475m (mont Miltsin, Washington) ; 3500m,4 (col de Tagherot, M. Hooker) ; 2634m (col de Telouet, au point où nous avons franchi la chaîne chez les Glaoua) ; 2182m (col de Telṛemt, où nous l’avons passée près d’El Qçâbi). Partout, j’ai vu le faîte du Grand Atlas couvert de neige, excepté à la grande dépression du Tizi n Glaoui : à juger d’après la hauteur de la portion blanche, la partie la plus élevée de la chaîne serait celle qui est située au nord du Dâdes, du Todṛa, du Ṛeris, du pays de Ziz. Dans ce groupe, le massif du Djebel El Ạïachi domine de beaucoup les autres sommets. Est-il le point culminant du Grand Atlas ? Il le semble ; rien ne le prouve. La neige commence sur la chaîne, vers l’ouest, à l’orient du col de Bibaouan ; elle y finit, vers l’est, aux dernières pentes du Djebel El Ạïachi : après ce massif, il n’y en a plus trace. De Bibaouan à l’Océan, le Grand Atlas s’abaisse rapidement. Au delà du Djebel El Ạïachi, il décroît d’une façon continue et finit par expirer dans le Ḍahra. Où exactement ? A quelle distance du Djebel El Ạïachi ? Nous ne le savons pas. La crête du Grand Atlas paraît être une arête et non un plateau. Elle ne présente l’aspect d’une ligne uniforme que vers ses extrémités orientale et occidentale, où elle est dépourvue de neige ; partout ailleurs, elle se découpe en nombreuses dentelures. Le versant nord est en général boisé ; le versant sud est nu, pure roche, dans les bassins du Dra, du Ziz et du Gir, en partie boisé dans celui de l’Ouad Sous. Les forêts renferment, dit-on, d’abondant gibier, sans aucune bête féroce.