Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais morte d'épouvanté.
Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.
J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.
Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.
Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.