Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.

Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.

Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons français.

Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.

Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.

Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les sommes que j'avais amassées.

PLAISIRS DE LA VENGEANCE

Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.

Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me causa la scène que je vais décrire.

La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la nourriture.