Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie lui a donné depuis; c'était un ravissant petit village composé de jolies maisons. Chacune des habitations était entourée d'un verger et d'un jardin potager. Dans le temps où nous parlons, à cause des faciles communications qu'elle avait parla rivière Matawin avec Ottawa, elle était un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.
Depuis quelques années, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par l'âge, mais d'après l'apparence, vieilli par le malheur, était venu s'y établir; c'était un commerçant qu'on disait déjà riche. Reconnu par tous et jouissant d'une réputation d'une grande probité et d'honneur, tout le monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la jalousie des maisons rivales, engagées dans la même ligne. Cependant sa conduite avait toujours été si honorable, que jamais un sentiment de malveillance n'avait pu être exprimé contre lui.
Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes, lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on sentait qu'il devait y avoir en lui-même un foyer de douleurs qui avait fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous le devinons; c'était M. St.-Aubin.
Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations, nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel il avait été embarqué fut un de ceux qui essayèrent d'aller aborder sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les repoussèrent. Il fut un de ceux qui cherchèrent à prendre terre dans cet état où le gouverneur leur proposa de s'établir comme esclaves. Laissons encore une fois parler la voix éloquente de M. Rameau:
"Ce fut une triste et déplorable odyssée que celle de ces malheureux enlevés subitement à la paix de la vie domestique pour subir toutes les horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur fortune, de leurs affections. Jetés sur les vaisseaux; dans l'anxiété d'un avenir inconnu, ils n'avaient même pas, pour se consoler l'espoir, le rêve de la patrie: car derrière eux, l'incendie, la ruine, la dispersion générale, avaient détruit la patrie; il n'y avait plus d'Acadie! et cinq ans après, on ne pouvait plus reconnaître le pays où avaient fleuri leurs villages."
"Dirigés sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient point été prévenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits on eut l'inhumanité de ne point les accueillir sur la côte. C'est ainsi que 1500 de ces malheureux furent repoussés en Virginie, et cet exemple eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et enfants destinées à la Pennsylvanie, échouèrent près de Philadelphie; le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dégrever des secours nécessaires à ces malheureux naufragés, de chercher à les faire vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposèrent avec une énergique indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, héritiers avides de leur spoliation, les Américains eurent l'impudeur de leur refuser le secours et même les égards dus au malheur. Ces évènements, si tristes qu'ils puissent être, sont d'une importance historique bien secondaire sans doute; mais il ne méritent pas moins de fixer notre attention, car rien n'est plus fécond en justes enseignements que ces actions très-simples de la vie commune, où les peuples et les hommes se révèlent pour ainsi dire en déshabillé, sans que ni passion ni apprêts, les mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-être sur les sociétés et sûr les individus, des données plus exactes que dans la solennité des grands faits historiques; et si on étudie toute la suite de l'histoire des États-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le caractère de cette nation manque généralement de générosité et de grandeur:
"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers étaient fort embarrassés, et les infortunés Acadiens ainsi repoussés de tous les rivages et ballottés sur la mer, ne savaient où il leur serait possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres pères de famille, cultivateurs aisés et paisibles, qui n'avaient jamais quitté leurs villages, où ils vivaient encore heureux la veille, jetés maintenant au milieu de l'Océan, seuls, dénués de tout, entourés d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans cette triste extrémité, se rendirent maîtres de leurs bâtiments et se réfugièrent sur les côtes sud d'Acadie ou dans les îles du golfe St. Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramené des côtes d'Amérique en Angleterre où ils furent retenus prisonniers à Bristol et à Exeter jusqu'à la fin de la guerre."
Transféré en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances physiques et morales qu'un homme peut éprouver. dénué de tout, les privations qu'il endura pendant quelque temps, n'étaient pourtant rien en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme et de son enfant. Il put un bon jour, grâce au secours d'un ami qu'il rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en Amérique. Ce fut en qualité de matelot qu'il traversa dans un navire, se dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait à faire était bien long, et certes le salaire d'un pauvre matelot était loin d'être suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire de la à son ancienne colonie, où il espérait retrouver sa femme et son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces pouvaient le lui permettre, de temps à autre, louant une pauvre berge de pêcheur et se faisant conduire d'une distance à l'autre. Combien le trajet lui parut long. Mais revoir les objets chéris dont il avait été sépare depuis déjà 18 mois; cette seule pensée lui donnait des nouvelles forces. Enfin il arriva, un soir, à l'endroit où était sa demeure, mais, hélas! quelle poignante déception! il n'y avait plus que des ruines. Un étranger à la tête d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait à faire reconstruire de nouvelles habitations, car désormais le poste lui appartenait.
Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'étaient-elles devenues? Ce fut là qu'on lui apprit le nom du bâtiment dans lequel elles s'étaient embarquées pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour tâcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le désastre du "Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, était une pauvre misérable folle qui vivait de la charité publique. Rien ne pouvait, d'après les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir aucune trace du sort de son épouse et de son enfant; indubitablement elles devaient avoir eu la destinée des autres naufragés. Atterré, comme on le suppose; par ces terribles détails, M. St.-Aubin, trouva dans la religion quelques consolations, et en lui-même un reste d'énergie. A force de travail, de soins et d'économie, il avait réussi à fonder, aux Trois-Rivières, endroit qu'il avait choisi à cause de son isolement et du genre de commerce qu'on y faisait, une maison déjà florissante au moment où nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait à sa tristesse.
Telle était sa position le matin du jour où les canots sauvages vinrent y aborder.