"Où allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours, je traversai une grande étendue de forêts, enfin j'arrivai un soir sur le bord du fleuve, je ne savais où j'étais. En examinant l'endroit de tous côtés, j'aperçus une petite fumée qui s'élevait à quelque distance; en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frères sauvages, où on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver à faire la chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-même que faire, ni où tourner la tête, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partîmes donc le lendemain matin, et quoique la distance fut grande, nous mîmes peu de temps à traverser le fleuve, nous remontâmes le Saguenay, et de là nous gagnâmes les bois. Le gibier était très-abondant, nous fîmes bonne chasse tout l'hiver."
"Un jour qu'accompagné de Phédor, j'avais parcouru une très-grande distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chassé çà et là, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc me construire un abri et je me mis à la besogne. Depuis à bonne heure dans la journée le chien avait disparu, et je commençais à craindre qu'il n'eut été étranglé par quelque ours, lorsque tout-à-coup il fondit sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait toujours la même direction dans sa folle gaîté, jamais je ne l'avais vu si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je saisis mon fusil, et m'élançai sur ses traces. Comme pour m'encourager ou s'assurer peut-être si je le suivais, il revenait quelquefois sur ses pas, recommençait son même manège et reprenait toujours sa même direction. La nuit était venue, mais la lune était brillante. Enfin il commençait à se faire tard et j'étais fatigué."
"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si loin, me préparer un nouvel abri, lorsque j'aperçus au travers des arbres un lac d'une assez grande étendue. Je résolus de m'y rendre. Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les bords."
"Je m'approchai avec précaution, craignant qu'ils ne fussent des ennemis, mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient une tribu amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la hutte où je l'avais vu s'enfoncer. Là une enfant chaudement enveloppée dans d'épaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune fille était occupée avec sa mère à préparer des peaux, mais son travail ne l'empêchait pas de jeter, de temps à autre, un coup d'oeil de sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte, et le père dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'éveilla et tous trois poussèrent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au père pour lui demander l'hospitalité, elle me fut accordé de tout coeur. Je pris donc place auprès du feu et leur racontai par quelle aventure je m'étais rendu jusque là."
"Cependant les allures de Phédor m'intriguaient vivement. Couché auprès de l'enfant, bien qu'il en eut à plusieurs reprises été repoussé, il y revenait incessamment, lui léchant la figure et les mains. L'enfant soudainement éveillée s'assit toute droite sur sa couche, la lueur éclaira son visage. Je poussai un cri et m'élançai vers elle; je la pris dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien bienfaiteur. Ne comprenant rien à cette conduite, mes trois hôtes s'étaient levés spontanément; mais leur surprise fut encore plus grande, lorsqu'ils virent la petite me passer familièrement les mains dans la figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait plaisir, la chère enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.
"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'étant un soir campée sur le bord de la mer, auprès d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait aperçu un matin, le lendemain d'une terrible tempête, le printemps précédent, la pauvre enfant attachée sur deux morceaux de bois. Qu'elle s'était alors jetée à la nage et l'avait ramené au rivage. Que rendue dans la cabane, elle s'était aperçue que la pauvre petite respirait encore. Elle l'avait alors enveloppée dans de bien chaudes couvertes, à force de soins et avec le concours de la famille ils étaient parvenus à la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demandé sa mère et parut effrayée de voir ces figures étranges, mais qu'elle n'avait pas tardé de s'y habituer."
"Hélas! sa pauvre mère, ajouta la jeune fille, elle était périe dans le naufrage du vaisseau, car la plage était couverte de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptée comme la sienne propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a huit ans qu'elle est ma femme, et voilà pourquoi, camarade, dit Jean Renousse en se levant, voilà pourquoi nous l'aimons comme si elle était notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."
Alors toutes les familles se réunirent, en formant un rond; chacune d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la micoine, sans s'occuper si c'était dans la science, et lorsque celle-ci manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait osé demander si tous s'étaient lavé les mains, on lui aurait répondu par des huées et des éclats de rire.
Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il était beau de voir la petite flottille, composée de légers canots d'écorces, descendant les uns à la file des autres le St.-Maurice. C'était un magnifique matin, le temps était calme et pur, l'air était embaumé de fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On voguait silencieusement, lorsque tout-à-coup la voix d'un sauvage domina le chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'était pas ces anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces. En quoi consistait-il ce chant? c'était une prière qu'on adressait à Marie, c'était la prière du matin, et chaque canot faisait chorus à la voix du premier chantre; et les échos de la rive se renvoyaient les uns aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers les cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.
Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le léger canot volait sur les eaux et bientôt ou arriva à Trois-Rivières.