Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant spectacle, son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chère petite enfant, dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles ranimèrent la malheureuse femme. La mer était encore grosse et houleuse, mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre. Dans un éclairci, ils aperçurent à quelques centaines de pas d'eux, les rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui. Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.
Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute, plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancée à l'eau; Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants après, on eut pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la tête avait été brisée sur un rocher, en préservant Madame St.-Aubin. A quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une petite anse un peu plus éloignée.
VII
On a souvent parlé de la beauté de nos fleuves et de nos rivières. Beaucoup de voyageurs, qui les ont visités, proclament hautement qu'il n'est peut-être pas de pays au inonde qui en soient si richement doté?
Parmi les rivières qui font, avec raison, l'admiration des étrangers, est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches parsemées d'îlots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout lorsque vous la contemplez à quelques lieues des Trois-Rivières; quand ses eaux limpides et profondes, après s'être voluptueusement roulées sur leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses; qu'elles se sont tordues et allongées dans les étroits défilés, et qu'elles viennent complaisamment se précipiter de hauteurs considérables pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres marins, qui se jouent avec plaisir à la surface de l'eau, se plongent, se replongent dans la profondeur des mers, pour reparaître, un instant après plus brillants qu'auparavant.
Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive, l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font éclore dans le brouillard qui s'élève de l'abîme, le chant des oiseaux, tout enfin présente un coup d'oeil vraiment admirable!
Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le plateau, dont nous venons de parler, quatre à cinq cabanes de sauvages qui s'y étaient élevées déjà depuis quelques jours. Dans chacune d'elles, les femmes étaient hardiment à l'ouvrage, on confectionnait des corbeilles d'écorce aux couleurs brillantes et variées; on remarquait aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement préparées, il était évident que la chasse de l'hiver avait été bonne. Les hommes, nonchalamment étendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et vigoureux jouaient à quelques pas plus loin. Les chiens couchés, ça et là dormaient paresseusement dans une pleine et entière quiétude. Aux portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on sentait les arômes de quelques pièces de venaison qui cuisaient pour le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe déjeunes filles préparaient des ornements de toilette. Il était clair qu'on avait en vue une fête ou quelqu'évènement qui n'était pas ordinaire.
Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un goût et une délicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus près, on eut été bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs et soyeux cheveux blonds. Son teint était un peu halé, mais ses joues n'étaient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui l'entouraient. Ses beaux yeux bleus étaient d'une douceur ineffable. Évidemment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.
Quand elle eut terminée son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et familièrement la main sur l'épaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami, nous rendrons-nous aux Trois-Rivières? Il me tarde de voir toutes les belles choses dont tu m'as parlé." Celui à qui elle adressait ces paroles, lui répondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la première étoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons débarqués." Puis la joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer à ses compagnes la bonne nouvelle et toutes ensembles elles manifestèrent une joie éclatante.
"D'où vient donc, dit un des sauvages à celui auquel la jeune fille venait de parler, d'où vient donc l'amour et l'amitié que ta femme et toi, vous portez à cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chère petite, et l'ai, pour ainsi dire, vu naître, et toi, mon frère, si tu peux parcourir les bois à côté de Jean Renousse, lui presser les mains et le voir chasser avec toi, c'est à ses parents que tu le dois, car ils l'ont bien souvent empêché de mourir de faim quand il était jeune. Qu'il me suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprès d'eux; son père lui fut un jour violemment arraché, toutes leurs propriétés furent brûlées, sa mère fut contrainte de se sauver avec les autres dans les bois, ce que souffrirent la mère et l'enfant, qui n'étaient pas habituées à la vie que nous menons, je ne puis te le dire. Au printemps, sa mère résolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles du bâtiment qui avait emmené son mari. Elle partit donc avec son enfant et ce fut moi qui les conduisis à bord. Je demandai comme une faveur de me laisser prendre place parmi l'équipage, m'offrant de me rendre utile autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huées du capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge. Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer de le suivre; mais enfin triste et découragé je regagnai la terre. Désormais seul et abandonné du tous ceux que j'avais aimés, je me trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de découragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagné du pauvre vieux chien que tu vois la, je m'enfonçai dans les bois."