Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour les les dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel de ferventes prières, le suppliant de conserver la vie à la pauvre orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette terrible nuit, combien elle durent être tristes et désespérantes les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.
Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit… le navire venait de toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une voie d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passé: D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé, pour celui qui regrette et qui pleure.
La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une bien petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes, mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui avaient voulu se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut funeste, car à peine s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que l'embarcation qu'ils montaient chavira.
Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à entrevoir une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse. L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous ensemble ils dormaient de l'éternel repos.
Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et O'Brien.
La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette circonstance elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons d'infortune.
Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux parois du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne pouvait pas tenir longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes qui les retenaient attachés; O'Brien alla ouvrir l'écoutille pour voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés compatriotes. Mais, vain espoir!
Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une suprême et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des cadavres inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'à la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer avec toute l'énergie du désespoir, de l'autre elle soutenait son enfant au-dessus de son épaule.
Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaçait de plus en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout était perdu.
Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau, en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont. Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur la frêle embarcation purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mêmes lui porter aucun secours. Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la surface pour être englouti encore, ils le virent, dis-je reparaître une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scène, un affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau, il venait de s'ouvrir. Ses débris et les monceaux de cadavres qu'il contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était mourante.