Certes, ce Règlement porte la marque du génie de Napoléon: l'esprit, souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution en est la même. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est-à-dire la subordination et l'économie qui assure la durée d'un établissement, le gouvernement français avait tout d'abord fixé la hiérarchie, la distribution des fonctions, le partage de la responsabilité. Comme lui, le prince Eugène estima qu'aucune méthode pédagogique ne vaut une forte discipline et une bonne comptabilité. Mais un examen attentif prouve qu'il a médité et non copié son texte. En voici un exemple: Napoléon, quoique très positif jusque dans ses chimères, était obligé de passer quelques fantaisies sentimentales aux Français de son temps; Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, avait donc pu décider que, tous les ans, les élèves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui porteraient le nom des deux demoiselles les plus méritantes et au pied desquels, plus tard, les mères donneraient à leurs filles une leçon de reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait soigneusement envoyé au prince Eugène ce supplément de sa façon à la règle impériale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui est bon à mettre en vers de ce qui est bon à mettre en pratique, laissèrent à la maison d'Ecouen le privilège des petites scènes à la Rousseau. Ils démêlèrent une autre illusion cachée dans une des parties les plus raisonnables du plan français, dans la partie qui regardait l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-être un peu trop de portée à des épigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rédacteurs y avaient donné dans l'encyclopédie et s'étaient imaginé candidement que leurs élèves apprendraient tout ce qui peut être nécessaire à une mère de famille pour la conduite de l'intérieur de sa maison, la direction du jardinage, la préparation du pain et des autres aliments; ils n'avaient pas réfléchi que le temps manquerait dans un cours d'éducation qui embrassait jusqu'à deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne retint que le principe, qui était excellent, savoir qu'une jeune fille doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une aiguille entre ses mains est encore plus à sa place qu'un livre, et qu'elle doit apprendre à soigner les malades et les enfants. Sur ce point, on retrouvera une pareille sagesse dans un règlement pour la Maison Joséphine de Bologne, que nous donnerons en appendice.
Même indépendance, même sagacité sur d'autres chapitres. Comme la vigilance sur les mœurs était encore plus nécessaire alors en Italie qu'en France, les Italiens redoublèrent de précautions à cet égard: les lettres des institutrices durent toutes passer, cachetées, il est vrai, sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des élèves, même celles des grandes et celles qui étaient adressées aux pères et aux mères durent être lues par elle, précautions qu'en France on n'avait pas exigées. Le Règlement d'Ecouen ne permettait que quelques tragédies de Corneille et de Racine et permettait Paul et Virginie, la Chaumière indienne: le collège de Milan admit tout le théâtre de Corneille et de Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cédant au devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que c'était un non-sens de recommander la Chaumière indienne à des jeunes filles qu'on voulait élever dans celle des religions modernes, qui s'éloigne davantage du pur déisme. Ils proscrivirent également les Saisons, de Saint-Lambert, où l'on se demande comment les rédacteurs du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme à peine voilé. Il n'est même pas impossible que ce soit cette judicieuse épuration qui ait déterminé le gouvernement français à écarter Bernardin de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remaniée qui accompagne le nouveau Règlement des Maisons de la Légion d'honneur du 3 mars 1811.
En revanche, comme il était encore plus nécessaire en Italie qu'en France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir à tout ce qu'il y a de fort et de généreux dans les théories du dix-huitième siècle, le Règlement du collège lombard admit un très grand nombre d'ouvrages d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le Charles-Quint, de Robertson, à côté du Discours sur l'Histoire universelle, de Bossuet, les livres de Voltaire à côté de ceux de Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on voulut, à Milan, que les jeunes filles connussent le siècle de la philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misères, au lieu de le maudire de confiance.
Pour la liste des auteurs italiens, qui a été dressée d'original, puisque le Règlement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il prescrivît l'étude de la langue italienne, on aura pu être surpris de n'y voir figurer nommément aucun des grands poètes du treizième et du quinzième siècles: on s'est fié aux anthologies du soin de les faire connaître, alors que, pour ceux-mêmes qu'on ne pouvait intégralement donner à des jeunes filles, on pouvait recourir à des éditions expurgées; mais on est probablement parti de l'idée que ce n'était pas surtout de poésie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands poètes ne courait aucun péril et leurs imitateurs ne pullulaient que trop. On a donc surtout cherché, outre les écrivains épistolaires qui enseignent à s'exprimer avec élégance, les auteurs judicieux et d'une morale irréprochable, ceux qui pouvaient le mieux accréditer par la considération dont ils jouissaient les principes d'une philosophie raisonnable. Voilà pourquoi l'on prescrivit l'étude des Lettres familières, de Magalotti, réfutation estimable de l'athéisme et œuvre d'un savant distingué; voilà pourquoi on inscrivit au programme jusqu'à trois traités de Muratori, dont la piété sincère et libérale s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renommée de sa colossale érudition commandait le respect; enfin, voilà pourquoi l'honnête Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son désir de retremper les âmes, le gouvernement ordonnait l'étude des tragédies d'Alfieri; or, le prince Eugène n'ignorait certainement pas la haine dont Alfieri avait, dans ses dernières années, poursuivi la France et dont il avait voulu qu'une dernière expression sortît de son tombeau; la réplique que Ginguené venait d'opposer à un passage de son autobiographie aurait suffi à rappeler cette animosité furieuse[41]. La France s'intéressait donc assez sincèrement à la génération nouvelle pour ne point se venger à ses dépens des pamphlets d'Alfieri sur ses chefs-d'œuvre, et il faut l'en féliciter d'autant plus que l'omission d'Alfieri n'eût en aucune façon surpris le public italien, alors beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins habitué à voir enseigner la littérature nationale dans les collèges, surtout au moyen d'auteurs contemporains.
CHAPITRE IV.
Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de Maulevrier, etc.—Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et tact du ministère italien.—Plein succès du collège de Milan.—L'opinion publique oblige les Autrichiens à le respecter.—La deuxième directrice française reste en fonctions jusqu'en 1849.
La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'œuvre du bon sens français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son Voyage en Italie, qu'il est de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en accepter la direction. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise, Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra une Italienne que sur le refus d'une Française.
Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours, l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors. La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21 janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4 avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier, Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de la géographie[42].
On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles; il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10 janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal: décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu. Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation qu'il avait en vue.
Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres, comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des mœurs irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une fortune considérable, portaient un des grands noms de France. L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui, dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières titulaires.