Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à 3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les cent louis qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort.
La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6 janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur qu'elle déclina[44].
Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui adresser une pièce officielle s'appelle umiliarla; la réponse qu'il y fait est dite abbassata da lui; on ne lui offre pas sa démission, on la lui demande; il ne l'accepte pas, il l'accorde, et ce mot d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone, il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter leurs enfants[45].
La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la seule qualité des ministres de ce temps-là. On est frappé de leur activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.—Mais alors, dira-t-on, ils se substituent à la directrice et l'annihilent.—Nullement. Vaccari, successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre, dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone) une directrice que je ne connais pas… J'ai donc nommé seulement une Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait. Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46].
Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison. Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage, disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884 francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à l'économie.
Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux sœurs de traiter durement les élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à sa sœur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où, par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures, et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un œil attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux deux sœurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien; il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font pas méconnaître celles qu'elles possèdent.
Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à cœur: «Le Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la mesure aujourd'hui nécessaire (souligné dans le texte) ne peut manquer d'avoir dans l'opinion publique[47].»
Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards. Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques qu'on pourrait suspecter: par exemple le Giornale Italiano, en relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études, nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son approbation pour l'œuvre que vous avez accomplie.» Une gratification de deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité.
Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire, cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient les sentiments et les devoirs[48]. Mais en somme l'esprit et les méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit, celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus exacte observance de la Règle[49].»
Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui de Milan.