Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire, Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car Abel Rémusat y étudia les mœurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits que le Journal de l'Instruction publique donnait alors de ses leçons, on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence: observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la Restauration et sous le gouvernement de Juillet.

Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres, l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine, il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène, Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale: qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand, comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est singulier que ni l'auteur de la Monarchie selon la Charte, ni celui de la Législation Primitive, qui ne dédaignaient pas le titre de journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage de Gand.

On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que, comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de l'Allemagne à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération qui donna la victoire aux Romantiques.

Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le goût classique et que, dans le Conservateur Littéraire, il se prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un Villemain, c'est-à-dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres.

Aussi le Globe, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée, mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de Valois, le Globe disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la sympathie attachée à la seule société littéraire libérale de France, n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans l'enseignement scientifique; le public, d'après le Globe, n'hésitait entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la routine y régnait également.

III

La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois sœurs qui ne sont point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos écoles.» Mais le Drapeau blanc, de son côté, ne ménageait pas Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier Empire, les Débats déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis la crainte de se laisser endoctriner.

Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée, mérita d'être distingué par le Globe des critiques étroits. La Société des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo, les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns.

Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans les Débats du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de répondre à leurs questions, à leurs observations… Si j'osais composer un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres, deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs, l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées[168].

La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs; on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent.