La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux.
CHAPITRE V.
Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, en 1849.
I
D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe (1827-1828).
Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère, de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul, Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à son dernier jour.
L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année 1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue la France littéraire a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles, qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux, pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une analyse philosophique du livret de Robert-le-Diable et la conclura en disant que cette œuvre de Scribe est peut-être la plus capitale et la plus magnifique conception dramatique de la scène française.
Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage, allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie.
Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24 décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien; les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée, bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel, d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée: constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire, fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait. L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171].
Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que, durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des répétitions chorales de musique religieuse; des séances de déclamation, inventé le feuilleton dramatique parlé, ouvert des discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique, pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, une nouvelle Église, un nouveau Dieu pour un autre univers: «Je parais ici le cœur à la gêne,» s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés, l'œil étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que la vérité de ma position vis-à-vis de l'influence prépondérante du monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à l'Athénée, le Mémorial catholique, un des adversaires les plus ardents du monopole de l'Université.