Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux, ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de Cromwell, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus, qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique plus.

Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui composent les Causeries du Lundi, véritable mine d'observations psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait; Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des œuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une page des Causeries du Lundi, on lit une page de La Fontaine ou de Mme de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie. Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche du naturel, s'arrête à l'affectation.

Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté; passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des médecins préservant la population civile de la contagion au moment où les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et chaleureuse dont le succès, attesté par le Moniteur, ne surprend pas: mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté. Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives, parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la déclamation.

Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine; mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine, l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve. C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que, quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain, il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un mystère du corps eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la philosophie, enfin l'œuvre fort délicate de l'enseignement de la philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans la Revue des Deux-Mondes, ce dernier point trop oublié et a prouvé que celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés. Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex. Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de l'instruction publique, il demeurait isolé.

Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël. Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En 1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208]; et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain, à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement. Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire.

DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE

Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public, ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison? Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet, les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes, puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait? plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.

Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur enseignement et qui auraient pu passer pour des corrigés, tandis que leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance plus commode que canonique des bénéfices d’Église, depuis que le clergé, beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages dont nous allons parler, aux éditions classiques.

I

Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays, on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et, quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier, comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime publique n'est pas de trop pour les dédommager.