L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié. Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule sous la compétence d'un étranger.

Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils, faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de la Revue internationale de l'enseignement, M. Ernest Mérimée, dans la préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la façon dont elles ont été conçues.

Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont, pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés ou dont on pourrait contester le rapport avec l'œuvre où on les insère et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise; trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes qui en possèdent, dans la Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù italiana, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche, n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent; leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs de ne pas avancer l'âge de la myopie.

Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.

Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que nous, par suite, à une époque où les mœurs n'avaient pas encore la délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme, pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le Décaméron complet, et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez mauvais œil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la Rivista critica della letteratura italiana, qu'on ne pouvait pourtant pas mettre le Décaméron et le Roland furieux tout entiers entre les mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que, dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que, dans une édition classique de l'Arioste, MM. Picciola et Zamboni eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés, il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé qualche graziosa lascivia, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.? Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du Roland furieux[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.—Mais, dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on prétend retarder pour eux la connaissance.—C'était précisément le langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini. Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très judicieusement observer dans la préface de son édition classique du Cortegiano, que le respect dû à la classe défend d'y parler de certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de prêcher ensuite la régularité des mœurs avec autant de séduction qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des passions presque irrésistibles dans la jeunesse.

On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B. Bolza, qui, lui aussi, a publié le Roland furieux à l'usage des classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du Décaméron dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une œuvre exquise que le Cortegiano, et même une œuvre d'une morale à la fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'Adone, qui a pour titre: I Trastulli. Cela suffit-il pour absoudre telle édition classique de la Jérusalem délivrée, de conserver entièrement la peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud? Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de cœur la cause d'une pauvre veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que fréquentait Régnier. Monti a écrit:

Disse rea d'adulterio altri la madre, E di vile semenza di convento Sparso il solco accusó del proprio padre.

Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot solco par une périphrase «la via alla generazione,» et indique les endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.

II

On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte, autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur, des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le combattent, des jugements portés sur son œuvre; on veut qu'elle soit précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse l'histoire de l'œuvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement. D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents propres à éclairer l'œuvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près toute note au bas des pages.