Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je sacque Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait.

Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu ; et, avant d’attaquer son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts nous interrogent.

Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous commencions à le pleurer…

C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste… Bien que devenu nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière, sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire — les poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des mammifères — qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un rôtisseur du quartier.

Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une pâtée.

Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison.

Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a été un étonnant chasseur ; maintenant, il ne regarde même plus les moineaux qui viennent sur mes fenêtres.

Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers, il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et, quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne lui a dit de sottises…

LIVRE SEPTIÈME
LE TEMPS ET LES BÊTES

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