— Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a l’air…
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Emile, encore. — Que d’autres histoires j’aurais à conter ! Est-ce par peur d’importuner que je me borne ? N’est-ce point plutôt par une sorte de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me semblent se mêler à la mienne ?…
Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus émouvants et personnels que ceux que je pourrais raconter encore.
Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime ; et toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts ; et toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts par nous…
Ces bêtes-là sont comme nous autres… « Aucun chat ne ressemble à un autre chat », et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté.
Je l’appelle :
— Emile !
Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde. C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble, tendre, — et d’une scrupuleuse honnêteté.
Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs, c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre des poses d’enfant gâté… Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon bras et va s’installer — tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire, dit Tristan Derème — sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre…