Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour les replacer dans leur cage, — intactes.

Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis ! Ainsi il adorait la salade bien vinaigrée… Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti « une salade de chat » !

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Kiki vivait vers la même époque, mais « en ville », comme nous disions dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de Jolibeau.

Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant que j’écris, ronronne à mes pieds ; mais, moralement, quelle différence ! Un mauvais sujet… un don Juan de bas étage ! Et, avec cela, fourbe, gourmand, voleur.

Ma grand’mère l’appelait le Coureur et — pauvre chère femme, si pieuse et sainte ! — elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait, vers février, pour aller « faire carnaval avec le diable », comme on dit chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours.

Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau égaré ; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de stricts et quasi virginaux bandeaux noirs, — à la Cléo, comme on disait alors… — revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde.

Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui : il y avait encore Mitte, sa mère à lui…

Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà, presque toujours, d’autres bébés ? A peine ma grand’mère avait-elle crié triomphalement : « Le voilà ! » que Mitte apparaissait, comme si son cœur et ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais sujet.

Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa toilette… Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter sa maman ravie…