La Jaune et la Blanche. — La Jaune et la Blanche, si je parle ici d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte, elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les rencontrer en leurs nouvelles demeures.

La Jaune eut un malheur.

Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte.

Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique.

Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des chatons morts ; elle était touchante à la regarder les lécher désespérément, comme acharnée à les ranimer ; mais, avec le genre humain, elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés.

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Pierrot, lui, était un drôle de bonhomme ; un rustique, mais un malin. Il connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef.

Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal aussi intelligent que lui. J’emploie cette épithète dans son sens fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une silencieuse douleur.

[6] La Chauve-souris.

Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus ou moins nombreuses.