Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être bouno ratairo

Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère, laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure ratairo de l’arrondissement.

Ainsi, à franchir l’étape quand on n’en est pas digne, perd-on des qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait démontrées.

Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là.

Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi que je viens de le faire moi-même.

Qu’est-ce que nous savons ? Les chats « entendent » peut-être les lignes et les couleurs, « touchent » la chaleur et « goûtent » la lumière ; cela expliquerait ce nom de « petits sphinx » que tant de leurs plus intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des ivrognesses dans une nuit noire…

Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui, couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide.

Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre… Mais j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à coup…

On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les événements en aucune manière)… Et l’on ne joua pas plus avant au poker.

4