Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour admissible, raisonnable… Ce grand enfant était nonagénaire et la Vieille avait plus de vingt ans… Elle aussi avait cessé d’aller faire à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres. Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où, hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs.

La Vieille mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait, quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été accru par elle…

Elle était « exténuée », comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de fourrure miteuse, râpée, qui avait — ô ironie du sort pour les animaux comme pour les hommes ! — servi de gîte confortable à un ménage de souris et à leurs souriceaux aveugles encore…

Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse de la Vieille

Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux ; les miens s’en inquiétèrent ; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et qui m’en a inspiré une inguérissable horreur : il me parut bien plus honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage que je souffrais d’une passion contrariée.

3

Roussotte. — Des innombrables descendants de la Vieille, une seule chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux nymphes du Lot ; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond.

Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son monde, l’étape, telle que l’a définie M. Paul Bourget ; fille d’une misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux petits enfants très gâtés et très capricieux ; elle dédaigna la chasse aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils… Une pimbêche, dans le fond, et une mijaurée !

Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et je lui en garde beaucoup de tendresse.

Quand elle devint « sale », ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des lits et des fauteuils.