Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut la Vieille : c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un (Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en proportion directe — et ceci à peu près absolument — de la durée de la gestation de la mère ; d’autres déclarent : les animaux qui vivent le plus longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant.
J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères (dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent ; mais j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que la Vieille, depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par an, en avait produit pour le moins « vingt fois gros comme elle »…
Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves, j’avais fini par en faire presque un mérite à la Vieille, l’admiration pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée par les prodiges.
Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord se réclamer de la Nature ! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes.
La Vieille mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les compétences.
C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison. Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les consolations qu’il savait : ce tigre manqué avait le cœur amolli par une larme de femme… Ce doit être qu’il leur ressemblait.
La Vieille, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au pépé Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par un mot comme compassion, faute de mieux.
2
Pépé Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci, et surtout en un temps où le mot trust, n’ayant pas même été inventé dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier dans l’ancien.
Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre, contrairement à ce qui advient à l’accoutumée…