Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre ; et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des « dimensions » de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et en points de repère… Ou bien sous celle d’un « état » perpétré par un adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une considérable, mais unique et étale page de beau papier…
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Le présent n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes à côté, un détail, un accessoire plaisant ou haïssable…
Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle ; il s’y ajoute un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet d’âne à la tête d’un enfant ; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou de jeu, il n’est que désir ; il va même plus loin : il annihile momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir…
Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie, il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les plus rapprochées de nous.
En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent, — du passé peut-être, — avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant, comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même façon que nous ? c’est peu vraisemblable… Elles sentent que le passé n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas éternel…
Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur apparaît-elle ?
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Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme nous n’en éprouverons jamais, — trop compliqués que nous sommes ! — et cela si rigoureux que se montre notre destin personnel.
Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à toutes ses souffrances physiques et morales, il généralise à sa manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher la progression du mal.