Tout à l’heure, j’irai comme font mes semblables m’instruire de la mort à l’école du sommeil, du sommeil qu’un réveil a toujours suivi jusqu’ici pour M. de la Palisse et pour moi… Mais il est certainement, ailleurs, des réveils qui valent mieux que ceux de cette vie ; je le comprends dans tes yeux verts qui louchent un peu et qui, pour l’instant, me signifient :
— C’est entendu ; dans trois heures la bonne arrivera et je lui réclamerai ma pitance, avec fracas, s’il le faut… C’est entendu, j’écourterai ton précaire sommeil, mais tu n’as qu’à dormir comme nous le faisons, nous autres, dans notre monde : d’un œil. Je suis Emile, et fier de moi en dépit de mon apparente humilité… Dépêche-toi, la bouillotte de ton lit — et j’en aime la tiédeur autant, sinon plus, que celle de tes épaules, — va être froide…
… Viens donc, pauvre vieux chat, et éveille-moi dès qu’il te plaira… comme il me serait doux qu’on m’éveillât un jour ou l’autre, — pour tout de bon, ailleurs !
… Viens. Je suis sûr que vous avez encore infiniment de choses à m’apprendre, Toi et les Autres…
II
COCO, CACATOIS
Des gens content que nous vieillissons ou mourons ? Quelle blague ! Nous sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil, et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment, ce ne sont plus les mêmes… Et après ? Suis-je moi-même identique à ce que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne ?
Toutes les bêtes sont là : la soixantaine de pigeons, les cinq ou six chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le maître à danser des poules n’est plus là : il est allé leur enseigner la musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup vieilli : son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des chapelets.
Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets… Mais il y a incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe.