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Croire aux choses, c’est les rendre réelles.
Je ne voudrais point, parlant de bêtes, avoir l’air d’ajouter ici une moralité à une fable ; mais l’exemple d’Emile, et des Autres, — de beaucoup d’autres, et qui n’étaient pas nécessairement chats, — me convainc chaque jour davantage que notre immortalité doit dépendre surtout de nous-mêmes, et de la réalisation plus ou moins heureuse que nous faisons de notre personne, patiemment.
Certaines races animales n’y ont plus droit. La nôtre et celle d’Emile peuvent escompter ce privilège sur la planète Terre, aussi longtemps que nous sauvegarderons cette personnalité sans laquelle une créature vivante n’a plus l’orgueil de soi-même et perd la croyance, qui est le souverain passeport pour notre prochain voyage.
Vivre et mourir ne devraient avoir de sens pour nous que tout à fait provisoirement. C’est sur des trésors dont nous pouvons à chaque instant nous enrichir, arbre ou minéral, chat ou homme, que se fonde notre future fortune, notre licence à durer et même à ne plus jamais mourir… La mort n’est qu’une association en enfilade d’images sinistres, momentanément valables pour nous, qui vont de l’image souffrance à celle d’un pourrissement où nous ne sommes plus pour rien.
La mort, c’est un mot qui ne devrait pour nous correspondre à rien, comme pour tant d’Autres, comme pour la plupart des autres.
A plus forte raison ne me semble-t-il encore impliquer ni l’enfer, qui, pour les êtres sans individualité, doit être quelque chose d’horrible comme un néant dont on aurait conscience, ni le paradis, où ceux qui tentèrent loyalement d’être eux-mêmes obtiennent, j’imagine, un délai hors du temps pour se réaliser et se personnifier encore mieux…
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Oui, viens sur mes genoux, Emile, pauvre bête honnête et tendre, puisque ce geste te ressemble, te réalise, te personnifie ; voici l’heure où les feux achèvent de se consumer, où les chars des maraîchers, d’un roulement ininterrompu, annoncent le lugubre avènement sur Paris d’une aurore d’arrière-automne…
Viens sur mes genoux, grimpe contre mon bras, installe-toi sur mes épaules… C’est la place que tu as choisie, la meilleure part de ce que je puis t’offrir… Tes griffes s’enfoncent terriblement dans ma peau, mais que m’importe à moi, puisque tu continues à m’instruire ?