— On ne voit plus votre grenouille… Ça ne m’étonnerait pas que le petit chat du 4, qui est si malin…

L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue… Le jour où la concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni personne…

— Ce chat du 4, qui est si malin…, reprenait ma concierge…

Vaines paroles ! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le sable, une si solide impression de sécurité !…

IX
LE PRINTEMPS

Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et, cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.

Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se recréent ; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de mouvements alimentaires ; les oreilles aussi se préparent à entendre le concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant l’hibernation ; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations aériennes et les sonorités terrestres.

Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef d’orchestre ; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant un an encore ; car, à en croire les compétences, l’entier développement des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur ce point, me semblaient exactes : « De même qu’elles demeurent longtemps dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait porter le nom de têtards… »

Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant ; car il n’y a guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers représentent véritablement des vies successives, aux buts différents, certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement caractérisées : la chenille mange, rampe, mais possède son modus vivendi, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres, bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule la possibilité de perpétuer l’espèce ; il en est de même du papillon, avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.

Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et fécondés : nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon ; deux enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent : ce sont ces membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.