Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard ; cet embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement ; il nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse flottante, qui peut le soutenir ; il y revient non seulement pour se reposer, mais pour s’y nourrir ; comme le futur poussin dans sa coquille, il a là le couvert et le gîte…
Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès : c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau extérieure se fend sur le dos, près de la véritable tête, laquelle surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille, comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle chose ! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer ; et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment mystérieuse : car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en deux pour former les pattes de derrière…
Le têtard n’est donc en somme qu’un œuf animé, pourvu de moyens sensoriels et locomoteurs provisoires ; l’on comprend dans une certaine mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les batraciens aux vivipares ; et il est de fait que, dès la fécondation, l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est qu’un œuf animé…
Nous parlions de printemps et je citais Lacépède : qu’on m’excuse ; avant de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien volontiers, la parole au comte : [Zompette], de même qu’elle demeure longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez long en état de perpétuer son espèce : ce n’est qu’au bout de trois ou quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque muette ; les mâles mêmes… ne se font point entendre, comme si leurs cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point encore entraînés…
… Je me rappelle ; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un peu « pâlotte », pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards, et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco n’oubliaient leur amie ; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire, j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et…
… Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de cri désespéré :
— Kô-ô-ô-ax !! !
X
LE RAPPEL DE L’ONDE
Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de l’infaillibilité des savants officiels… Car, enfin, à croire ce que je venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai : deux petites plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles de sa race… J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître : j’ai depuis lors, en effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée, régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point de vue scientifique.
Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex discrètement grinçant de la grenouille comestible, le kô-ô-ô-ax de Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant. Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour les champs ; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins…