Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique musculaire, dans les mains des hommes et des singes… Il y a donc là réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si l’on peut dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire, l’avait amputée de ses bras et de ses mains.
Pour la même raison, le même sort l’a amputée à peu près de ses jambes, lesquelles sont presque immobilisées par l’obligation de collaborer à la fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la va-comme-je-te-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n’ont pas besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n’en ont guère envie, comme certains perroquets, sont du moins pourvus de bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au grimpement ; en outre, ils possèdent un instrument de préhension merveilleux, si sommaire qu’il nous paraisse, à nous autres hommes : le bec. Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se nourrir et de le faire le plus commodément du monde ; il se défend aussi grâce à lui, établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s’épouille ; la poule peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en servir pour fouir le sol, stablement installée sur l’autre ; l’une et l’autre ployées servent de coussins et d’équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, les mêmes pattes sont encore des armes défensives ou offensives, et enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n’a qu’à se louer.
Ah ! comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon infortunée petite amie : « je suis oiseau » ou « je suis souris », selon les prétendus besoins de sa cause !
Quoi de commun, je vous en prie, entre elle et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles ? Quoi de commun entre elle et l’oiseau, magistral marcheur, coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur, sans essoufflement ni fatigue ?
II
Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir ; il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra, — car c’est ainsi que les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se réadapter.
A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui n’est pour elle qu’un pis-aller.
Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules que durant cinq mois de l’an ; il faut donc qu’elle mette les bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge ; cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou cinq séries de beaux jours.
Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse, cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps qu’une heure après le coucher du soleil ; et si, par paresse ou négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute de quelques indispensables centigrammes de graisse.
Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles ; à cette heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher à s’en emparer.