Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu, lamentablement infirme sur le sol, doit la chercher dans l’air où nous savons qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le plus imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans le règne animal, — car on ne saurait qualifier d’êtres volants certains lémuriens qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche.


Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire, par crainte qu’on ne m’accuse de me contredire.

J’ai écrit dans Vie de Grillon, à propos du système sensoriel de l’insecte, que la nature laissait volontiers s’atrophier les organes qui ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, et l’on m’a fait grief, à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès. C’est que je n’entends pas ce mot de progrès comme béatement le faisaient les philosophes du XVIIIe siècle et comme le font à leur suite quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs de l’Encyclopédie ; j’emploie le mot progrès dans son sens étymologique ; parlant d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, je ne veux pas dire qu’il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus malheureux, — car il n’y a pas de commune mesure, et, de ceci, personne n’est juge, — mais simplement que son espèce est plus évoluée, plus près de son terme que la nôtre.

Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme telles, subsistent encore, — ou même méritent de survivre, quand l’humanité ne sera plus là. Mais j’ai écrit aussi, — et je n’apprends rien ici à personne, — que, dans l’infinie diversité de ses créations, la nature, sur notre planète si bornée pourtant, n’a pas été perpétuellement bien inspirée et que quantité d’êtres devaient fatalement rester à l’état d’essais, trop compliqués, peu simplifiables et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition.

Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères représentent les derniers en date de ces essais fâcheux.

Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d’années, sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée, destinée à périr de faim ou de misère : le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéopteryx, avait des plumes grossières, — presque des écailles, — mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d’une dentition compliquée, ce qui d’ailleurs permet de considérer autrement que comme mythique ou légendaire l’époque où les poules avaient des dents, et même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer qu’il existait encore quelques-uns de ces oiseaux « mal finis » lors de l’apparition de l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il importe de retenir ici, c’est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement évoluer, se singulariser et presque toujours se simplifier en innombrables espèces d’oiseaux.

Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol, avons-nous dit, est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu’il soit simple, car la simplification et la rudimentarité, — pour employer cet affreux mot faute d’autre, — sont choses totalement différentes. Les études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du vol artificiel humain ont éclairé les principes du vol des oiseaux de manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd’hui nous extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands planeurs, des bons voiliers, — principes auxquels, du reste, nos modernes chercheurs n’auraient eu qu’à donner une forme moins ailée et suave, s’ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du prodigieux Léonard de Vinci ; mais, au fait, même pour les profanes, le vol du goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, de facilité et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le résultat d’une exténuante et précaire acrobatie ?


S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos d’insectes encore mal connus, c’est justement parce que je ne pouvais renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici, et j’en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme à décrire l’organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder dans l’air : cet organe est une main monstrueuse au bout d’un bras vigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même ; on me fera remarquer que l’aile de l’oiseau est elle aussi la transformation d’un bras, d’un avant-bras et d’une main ; seulement, dans le cas de l’oiseau, la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une simplification et une adaptation, tandis que dans le cas des chéiroptères on ne saurait parler d’ailes que par facilité et commodité excessives de langage.