Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous affirmer que ce sont les mêmes chauves-souris qui reviennent toutes les dix minutes, à l’endroit par vous repéré ? Je l’affirme parce qu’elles sont deux, parce que le mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus loin ; parce qu’un couple ne tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours ; parce que…
Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier le temps de vol que peut fournir Noctu : dix minutes au grand maximum. Du reste, c’est bien simple : la prochaine fois qu’une de sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde, fermez portes et fenêtres, et vous n’attendrez guère avant qu’elle aille se suspendre au cadre d’un tableau ou dans un pli de rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité pressentie ; vous pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche : elle essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse.
Méthode bien commode, on le voit, pour s’emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans la poussière, sur la route de Jolibeau ?
LIVRE II
LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL
I
Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère parcouru plus de huit kilomètres.
Voici la façon un peu simple dont j’opérais dans mon adolescence pour mesurer à quelle vitesse volait mon animal : armé d’un chronomètre de sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d’escrime, je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours, dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l’aide d’une forte lampe à acétylène ; après quoi, je trempais dans de l’encre assez grasse le bout des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci dans l’orangerie ; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme c’est son usage, Noctu y laissait sa marque ; je n’avais ensuite qu’à compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d’une tache sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais, — et nombreuses furent mes expériences, — je n’ai constaté une vitesse dépassant cinquante kilomètres à l’heure ; c’est peu quand on réfléchit que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps près de quatre-vingts kilomètres, et l’hirondelle légèrement plus de cent.
C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans l’air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide. Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence d’une association d’images et de mots consacrée par l’usage.
Illusion d’optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très bas ; association d’images et de mots, parce qu’il est entendu qu’une rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s’il n’est pas rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées d’encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, nous aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes ; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que j’ai notée plus haut ; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible…
Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de morts encore plus infimes ! Mais il faut reconnaître, et nous le verrons encore mieux plus loin, que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture est infiniment hasardeuse et pénible ; elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.