Ainsi pourvu d’une belle canebère, je nouai à son extrémité flexible un vieux rideau ; alors, armé de cette sorte d’oriflamme, on put me voir durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d’y entraver leur vol. J’essayai aussi d’un filet à papillons à large ouverture et à manche exagérément long, mais y renonçai vite : cet engin était d’un maniement très fatigant, et puis, surtout, il me paraissait beaucoup plus honorable de capturer ma bête à l’aide de cette canne à pêche qui m’avait été offerte par dérision.

Assis sur le talus, mâchant son oignon ou son pain à l’ail, Pile admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière : « Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait… Gare à la prochaine !… Hardi petit !… De mieux en mieux. Le métier entre !… » Quand, enfin, s’étant un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise vint s’abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme se leva pour me complimenter :

— Bravo ! Du travail soigné, ça se peut dire… Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d’œil, moun Jèsu !

Louanges qui eussent été amplement méritées, si l’événement ne s’était, je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m’y attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre adresse sur les chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles ! Je ne sais plus qui a écrit au sujet de la noctuelle que « son vol est moins un vol qu’une sorte de voltigement incertain » ; j’ai peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues et relues d’un Buffon des enfants dont on m’avait fait don voici très longtemps ; j’en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, car, en somme, voltigement n’est pas le mot propre ; le voltigement, c’est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse pleine, s’accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez souvent la tête en bas, position qui, pour nous autres, pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse digestion.

Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout simplement ; il n’y a pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses plus volumineuses cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement parlant, qu’entre le vol du passereau et celui de la noctuelle.


Ah ! comment décrire celui-ci sans risquer la confection d’un piteux poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues de snobs discourant d’un ballet russe ? Dans le vol, comme dans la figure même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui s’exerce dans toutes les dimensions connues de l’esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde ; mais ceci n’est que littérature, et tellement plus belle est la nue et naturelle réalité !

Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l’ai dit, sage, méthodique ; position du corps à part, — car Roussette et Raton-volant nagent dans l’air presque verticalement, comme fait un chien dans l’eau, — il ne diffère guère de celui d’un placide et balourd pigeon domestique regagnant sans hâte son pigeonnier : vol à ailes battantes et ne battant guère plus de trois fois à la seconde.

Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est plus poussé, presque du double. Venant d’user d’une métaphore empruntée à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite pas à poursuivre, par une comparaison du même acabit, qui aura l’humble mérite de me faire familièrement et rapidement entendre : Roussette évoque l’image d’une limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur solide et relativement lent ; Noctu est la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont le moteur « ronfle comme une toupie », mais qui, en vitesse, « décolle » un peu, risque le dérapage dans les virages, — frêle comme elle l’est ! — et chez qui la fatigue et l’usure se font sentir vite.

En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de dix minutes sans être exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que l’heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d’avoir repéré un de ces gîtes, — rebord de toit, creux d’arbre, trou dans un mur, — d’où ces bêtes, dès le printemps, sortent en général par couples, pour s’apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous ? Non, ô naïfs qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux !… Les petits ne sont pas nés encore, — et ils tettent.