— Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée !
— Ce n’est pas que je réponde de rien…
— Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper une gaule ?
— Pas la peine ! J’ai des canebères sèches à point et toutes prêtes, accrochées au mur du hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq sous, te vendra une ligne bien montée, fine et solide, comme pour pêcher les assièges…
— Merci ! Et après ?
Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture, et me dit en français, avec un peu de cette tristesse que j’avais parfois remarquée de lui à moi :
— Après ? Eh ! té, je t’enseignerai et te montrerai, à moins que tu ne sois déjà de taille à m’en remontrer toi-même !
J’eus « barre sur lui », dès ce moment, me parut-il. Mais j’avais aussi l’impression que quelque chose venait de mourir, entre le vieux bonhomme et moi, quelque chose qui était peut-être, après-tout, mon enfance. Jamais nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon ; j’en conçus quelque superbe sur la minute : le vieux Pile m’avait parlé dans la langue officielle, comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier ou au maître à danser des poules.
Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix ans pour le moins plus jeune s’il ne m’avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah ! père Pile, mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l’ironie qui vous allait si bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses, je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer ! Je croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où j’évoque votre voix et votre visage !