III
— Tu as raison de regarder en l’air quand tu n’as rien à faire de mieux, me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m’observait : dans cette pose, les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche ; il n’y a qu’à user de quelque patience avec elles, et voilà tout.
J’avais douze ans, des lectures désordonnées et de l’orgueil. Ma vraie ambition eût été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures et mon âge, car je l’admirais au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur un plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui traité en homme… Peut-être le vieux le comprenait-il, ce qui eût expliqué, parfois, au cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse qu’il semblait éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien.
Supputant mes mérites, je me tenais déjà pour « celui à qui on ne la fait plus », qui croit savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur ou ironiste ; et j’aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans pousser la flatterie jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en usât pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J’en vins à rêver de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je faisais subtilement la bête. Cela prenait-il ? J’en doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu’il n’exerçait plus ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et désenchanté.
— Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de rates-pennades ?
— Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper.
Pile réfléchit un instant, puis :
— Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les branches d’autant d’arbres que tu en trouveras, justement comme on fait pour les alouettes dans les sillons.
Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma résolution de faire la bête.
— Oh ! oh ! tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile imperturbablement… Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire, laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe. C’est vrai ! La chasse au lacet vient d’être interdite et tu pourrais avoir de sérieux ennuis… Mais je ne connais aucun décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les rates-pennades à la ligne, — à la ligne volante, bien entendu.