— Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de la ville ?

Ah ! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile, tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela aucun mérite !


Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un temps sec, surtout la première fois… Et il interrogeait anxieusement le ciel :

— Ce ne sera pas pour aujourd’hui ; mais demain, peut-être…

Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche ; quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille :

— Pour qu’il nage mieux… Plus il y en a, mieux ça va… Ah ! si tu pouvais y attacher un poids de cinq livres !

Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.

Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin ; mais une main bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait couler à fond les armateurs puérils et trop crédules ; mais on se méfiait du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit appréciable et d’un éphémère jouet vivant.

Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du même sang et de la même âme… Car je n’ai pas avoué que le roquet avait ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre, données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus au-dessus du sol que le chien du coutelier : avec Pile, on gagnait toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous puissions chérir pour le bien commun.