Son souper, du moins dans la saison des vacances, était composé comme il suit, immuablement : un oignon cru avec du gros sel ou des piments, ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson. Après quoi, il déclarait :
— Je vais chercher le dessert.
Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté de lui ; une pompe… La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche et la recrachait.
— Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.
Il ne se grisait en effet que les jours de viande, — dimanches et fêtes… — Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme rituelles, de plus jovial compagnon ; tout le quartier s’assemblait pour l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante, même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et que j’y avais ma place au premier rang.
Cher vieux Pile ! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand, maigre, héronnier : une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des fêtes, jamais je ne l’ai vu rire ; parfois, il secouait la tête, pinçait les lèvres ; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus pointus et il toussotait drôlement : c’était sa façon à lui de sourire.
Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant sa pipe, ne bougeant guère, silencieux ; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y trompe pas : il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des phrases lapidaires, des répliques définitives ; il adorait de taquiner les enfants et les chiens, et, — allez expliquer cela ! — ni les chiens ni les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais. Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son talent de mystification, infiniment supérieur au mien ; jusqu’au chien du coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.
— En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro ? demandait à Pile le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le marché.
Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de même.