Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France.
Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je n’ai jamais observés, hélas ! que le long d’un des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années : pelure ocre et brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de berger alsacien ou malinois… Et quelle dentition ! Le pouce de ma main gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au bout de mon bras levé ; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait prévu cela ; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.
J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre, — je revois cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous mes yeux, — elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau, était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse.
D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux ; j’ai dit que j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même (qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce qui me paraissait saisissable immédiatement.
Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant quelques minutes ; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des collèges. Noctu, en outre, a le mérite — essayez d’orthographier Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez ! — de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou japonais.
Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui passait pourtant si près de mes cheveux.
II
Le vieux Pile, — car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes civils, — le vieux Pile habitait dans le « contre-bas », comme nous disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face de Jolibeau.
Le vieux Pile était maraîcher de son état ; son immense et plat laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine, dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir en causant avec les voisins et les passants.
— Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du vide dans l’estomac que de ne pas souper ici devant mon monde, expliquait-il.