Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre, « tourner » le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux d’un petit garçon amoureux d’elle.
Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit.
A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où, par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études ; il doit être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à nos conquêtes ; nous sommes là au bout d’une possibilité ; mais il n’y a qu’à en chercher une autre, ou d’autres ; trop spécialisés de nos jours, beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité.
Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit encore que brumes et nuages, — et où il ne percevra vraisemblablement rien de plus désormais par des moyens de ce genre, — une autre machine, un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de zéro à l’infini, — à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite terrestre et l’orbite de Neptune.
Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là preuve d’un égoïsme excessif.
Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes voisines ? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en émerveillements.
Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des noctuelles ; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de moi, j’en oubliai les étoiles.
Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus considérables, de celles que l’on nomme, je crois, roussettes, s’était laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique, lente, posée et presque diurne encore.