Autre raison d’excuser Buffon : il est excessivement difficile d’observer nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité.
LIVRE III
NOCTU CHEZ MOI
I
Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité. Elles passent en effet pour n’y point vivre.
Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés, savants professionnels ou amateurs.
Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le bonhomme :
— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son vol… Demain, tu la trouverais froide dans ta boîte.
Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils… Hélas ! quand je pense que je les chéris encore !… Mais, en dépit des conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais, les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage ; car Noctu a un langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus ; puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de m’échapper, — bien revenue qu’elle était de son léger étourdissement, la gredine ! — et je l’avais alors mise dans ma poche.
Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ; je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon triomphe :
« Elle commence à s’apprivoiser ! »