J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix petits morceaux de viande crue ; le lendemain, ces provisions étaient intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette fois…

Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour, de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse :

« N’ayez pas peur, je sais ce que c’est : j’ai éprouvé moi-même des sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi pleines de dons et de caresses… »

Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint l’heure, — au matin du deuxième jour, — où elle me parla, non plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un ton de reproche.

Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature, certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma rate-pennade ; et, quand il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois :

— En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche !

Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu sorcier, car il abrégea sa visite.

Il se contenta de dire à nouveau :

— Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir.