Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience… Comment apprivoiser les bêtes ?

Je n’aime pas le mot apprivoiser ; il n’est qu’une preuve nouvelle de notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après avoir signifié ce que j’entends par lui.

Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non domestiquée. Hélas ! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit normalement demeurer de vie.

Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très lents, — lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante, — que le fakir hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne suffit plus ; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires.

D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment excellent ménage ; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats ; leur hostilité n’est d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle tourne bien, ou du moins d’assez originale manière ; mon berger malinois Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits, s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant ses absences, il contemplait les chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants, pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.

La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu’elle avait pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère ; et je note que cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour un rat blanc.

J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait, manifestaient une sorte de désespoir… Mais parlerons-nous ici d’apprivoisement réciproque ? J’estime qu’en employant, comme je viens de le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.


Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact, c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer, comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce au prix de descendre jusqu’à eux.

J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que, seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, participer de ce privilège, si toutefois c’en est un.