A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict ; si la personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante, chez des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux et mammifères autres que bimanes, — ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts.


Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples.

Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le maître ; il sied, pour eux, de le traduire par : psitt ! Il déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins ; on m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits félins domestiqués ou sauvages… Soit. Mais toujours le même bruit semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres la mieux privée et la plus tendre.

Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels bruits — et d’ailleurs tous les bruits — provoquer d’impressions diverses selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies savantes et des piles de volumes… Déblayons encore : les parfums les plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami Grillon ; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage ; le taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge, — ce qui, d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme vulgairement ; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici ; la plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir ; une fille de Patou adorait qu’on lui fît des grimaces, — au contraire de la plupart des chiens, — alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard… Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême, ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son sens visuel.

Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain.

Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une chauve-souris ?

II

Pourtant, c’est là chose possible. Comment ? Le point le plus exaspérant et le plus touchant du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même ne lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la véritable amitié d’homme à homme, « parce que c’était lui, parce que c’était moi », et la sympathie que font naître entre Noctu et son encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue. Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât Pile !… Il m’avait dit : « Pour sûr qu’elle ne veut pas mourir… » Il ajouta même, — loin de moi, par-devant mon grand-père qui aimait les bêtes et qui me rapporta le propos : « On dirait qu’il l’a privée… » Et il est très vrai que j’avais l’impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois, d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.

Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche, quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le reproche sembla devenir peu à peu supplication ; puis la parole aiguë, si aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.