Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile. Hélas ! j’avais « crâné » en sa présence… Elle s’apprivoisait, certes, mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir ?

Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures ; les friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue, tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière, comme du côté de la grande ombre.

J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à l’autre, devenir fatale ? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma pensionnaire… Je me revois, comme si la chose datait d’hier, approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au cœur d’une rose : comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort ; puis, agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter… Les pattes doublement et assez solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon appétit, ma foi…

Quel triomphe !


Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir. Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant, un navrant pis-aller ; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre ; le but, c’est de se nourrir ; pouvant désormais l’atteindre sans peine, Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien d’autre.

Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes sauteuses que je lui fournissais en quantité ; et elle en redemandait. Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies, mouches, coccinelles ; elle adorait le lait et léchait voluptueusement mon doigt mouillé de ce liquide ; mais je dus lui tremper à plusieurs fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.

Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers de frétillants tétards quand je lui en offrais ; elle ne pensait nullement à crier, fût-ce tout bas : « Vivent les rats ! » lorsque je plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance excessive ; il semblait même que ce fût là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.

En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles ou raines, qui — j’espère le prouver un jour — perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur semblent gustativement intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage ; à force d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé ; mais elle protestait à sa manière, d’un air de me dire : « Mais non, vraiment, monsieur, je n’ai pas faim… » et j’ai la très nette impression que l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.

Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.