Douces minutes de ma toute première adolescence ! L’enfant qui était parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère, commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée !… Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler ; mais nous vivions, depuis la naissance de la troisième République, environnés, même en province, des plus splendides illuminations du progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers ; d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui, maintenant, expliquait :

— Il y a des fous parmi les hommes ; les chauves-souris ne s’élevant pas en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque celle-ci est comme « privée » et ne veut pas mourir.


Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière, qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait plus autour de lui la moindre goutte de lait.

Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations ensemble ; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir, vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases, pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.

Elle me regardait bien face ; elle répétait par moments deux ou trois fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très hautes, comme pour insister sur un point intéressant ; elle n’acceptait une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement expliqué ce dont il s’agissait… Pauvre enfant, pauvre homme que j’étais dès lors ! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de comprendre, la présomption de traduire… Et je hochais la tête en manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que j’étais avec elle d’esprit et de cœur.

L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, « devenait belle et se portait comme un charme », pour employer des expressions du vieux Pile, — et, décidément, se refusait à mourir.

Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise d’être effroyablement mal reçu ; elle grinçait et m’injuriait comme si je l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne et libre ; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très difficile de parvenir.

Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales.