Il fallait vivre, et Noctu vivait ; et elle faisait téter son petit.

Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire ; et je ne verrai jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes, alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée, qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir de dures un jour ou l’autre ; il lui mordillait les tétines à tel point que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde ; il était alors un bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de longueur ; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me réclamait presque insolemment des mouches en son langage.

Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.

Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui exige pour vous le plus brillant avenir.

J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment je pris congé d’eux : je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé. La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils n’avaient plus faim ; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés.

Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre, Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature, et partit à son tour loin de moi.

Il me parut qu’il suivait sa mère.

J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs.

Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle ; je voyais simplement un coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans chacun de mes yeux.

Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la fenêtre de ma chambre, chaque soir.