1o Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu ; tous sont morts prématurément en cage ; celui qui a vécu le plus — un pareil de Noctu, du reste — s’est éteint le dixième jour de sa captivité ; l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide et froid au matin du septième jour.
2o Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement. Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de vivre en cage.
Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre. Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.
3o Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture et meurent.
4o Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs, n’a rien à faire en cette discussion ; en effet, sur les vingt-deux femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient donné le jour à des jumeaux.
Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité et leur valeur probative.
Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu qui m’aimait tant et si bien déjà ; j’eus le bon goût de ne point m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces : j’observais ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations à souper et de converser avec moi.
Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents, des batraciens, des insectes et moi avons été des amis ; mais ils ne m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles ; et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait point à ce détour de sa vie.
O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas tenus de les entendre ! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant ! Morceau d’ombre crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses importantes selon les hommes !… Je savais très bien, à présent, ce qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.