Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques qu’il est facile de trouver partout. Il me suffit de considérer le squelette du crâne et du thorax de la noctuelle pour orienter ma méditation et ma rêverie. L’aspect du crâne surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus humainement conformé que celui des singes, même des grands anthropomorphes.
Je sais que ce crâne a contenu un cerveau proportionnellement plus considérable que le leur, plus riche en circonvolutions et, bien que je n’attache pas une importance majeure à ces observations dont un certain matérialisme a fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer absolument sous silence ; je note encore, chez certaines espèces, et notamment chez la plus pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial développé d’assez impressionnante façon ; enfin les dents, dont le nombre varie de vingt-quatre à trente-deux, selon les variétés, sont disposées comme les nôtres, et les canines ont une conformation bien moins excessive et bestiale que chez la plupart des animaux insectivores ou carnassiers.
Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation du menu squelette qui suffirait pour nous renseigner sur notre troublante parenté avec Noctu. Au passage, il a pu m’arriver — ne sachant comment m’en tirer autrement — de noter, avec quelque irrévérence, diverses erreurs de Buffon. Ici, je lui reprocherai encore d’avoir tant et tant contribué à répandre le préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création, toujours en vertu de mon entêtement à professer que l’homme est l’homme, que l’animal est l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et l’animal et même entre les divers animaux de communes mesures, et que je ne saisirai jamais très clairement les différences de ce que nous nommons, faute de mieux, intelligence ou instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe que l’apparence extérieure des animaux signifie peu de chose et que le singe, notamment, est beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant ou le chien. En ce qui me concerne, jamais un singe ne m’a moins paru mon parent, — inférieur ou privilégié, — que lorsque je le voyais user de sa conformation pour imiter nos gestes, boire dans une tasse, monter à bicyclette ou danser le shimmy.
C’est pourquoi, au point où j’en suis, les mœurs et coutumes de Noctu doivent retenir mon attention, bien plus que certaines analogies physiques et physiologiques, souvent assez troublantes, du reste.
J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode d’étudier la bestiole en liberté, ce qui, pourtant, devient ici indispensable. Peu commode, certes, mais non point impossible ; la patience devient plus vite qu’on ne le croit une vertu facile à pratiquer pour le chercheur qu’une étude passionne, pour cet être singulier dont la psychologie est en somme assez voisine de celle d’un monomane ou d’un individu accaparé par un vice. C’est peu à peu que se combleront les lacunes inévitables, par des reproductions entêtées d’expériences, par des juxtapositions et des développements précautionneux d’observations ; et, en somme, au bout de quelque dix ans, nous pouvons éclairer l’histoire d’une vie de bête avec honneur, et aussi avec plus de certitude que celle, par exemple, d’un grand homme ou d’une époque.
Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les débuts d’une étude naturelle, s’en remettre à sa chance, compter sur le hasard, « risquer les coups » les plus fantaisistes ou même les plus saugrenus, bref, se garder d’une méthode trop compassée et rigoureuse ; c’est pourquoi je resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y exister de meilleurs et de plus avisés observateurs des bêtes que les enfants qui les aiment ou qui s’y intéressent ; s’il m’est arrivé, s’il m’arrive encore de raconter à propos d’elles certains menus faits inconnus, singuliers et pourtant parfaitement exacts, c’est à de lointains souvenirs que je dois surtout cette documentation, ou à des récits de gamins qui veulent bien me tenir parfois au courant de leurs recherches, de leurs inventions et de leurs « trucs » personnels d’observateurs-amateurs de bestioles.
Le bénéfice de l’âge et de la science est peu de chose ; il nous vaut la vaine satisfaction de disserter, de rêver et de tenter de conclure ; mais qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas fait perdre, avec nos yeux neufs, l’art de nous en servir ingénument, le privilège de foncer grâce à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au cœur de la réalité elle-même ?
Voici ce que je risquai vers ma seizième année pour observer des chauves-souris, sinon en complète liberté, du moins au gîte et dans leur intimité véritable.
Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres, sur les rives du Lot, je m’en fus un beau matin clouer contre leur orifice un rideau de toile métallique.