Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder d’un nid à l’autre pour essayer d’accoutumer mes prisonniers à ma figure et à mes manières. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, je fus plutôt mal accueilli. Grimaces et injures, ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer, je fis ample provision, parmi les broussailles et les herbes du voisinage, d’insectes divers que je distribuai dans chacune des cages improvisées ; je savais déjà que toutes les trois contenaient un couple, mais non point encore si les petits étaient nés, n’ayant pas osé porter l’effarouchement au comble en tripotant les bestioles et en menaçant de désordre le refuge conjugal.

Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je renouvelai mon studieux manège ; mais, le troisième soir, après avoir approvisionné les nids encore plus confortablement qu’à l’ordinaire, je démasquai les orifices, sitôt que la nuit fut tout à fait venue.

J’avais mon idée ; elle était de celles dont j’ai parlé un peu plus haut et qui semblent plutôt folles à des hommes mûrs ; à moi, enfant, elle me paraissait au moins audacieuse, et c’est tout dire. Je pensais déjà que le travail auquel Noctu devait sa subsistance était pénible, et je tenais à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de peine, elle ne préférerait pas, au bout de trois jours d’essai, son encagement relatif aux durs travaux de la liberté absolue et à la recherche d’un nid où ma vilaine figure d’homme n’irait plus l’épouvanter à des heures indues.

Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva pleinement confirmée : les trois couples, au matin, occupaient toujours leurs domiciles respectifs ; s’ils en sortirent par la suite, ce fut uniquement en manière de délassement ou d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser en amateurs. Des expériences du même genre, maintes fois répétées par la suite, m’ont donné les mêmes résultats, à de très rares exceptions près où l’abandon du nid fut certainement provoqué par ma maladresse, par un geste trop brutal de moi ; encore faut-il noter que l’abandon du nid n’eut jamais lieu quand les enfants étaient nés.

Je pus, dès lors, enlever définitivement les toiles métalliques qui avaient, quelque quatre-vingts heures, tenu mes bestioles prisonnières, et les progrès de ma familiarité avec elles ne différèrent pas de ceux que j’ai marqués de mon mieux, en racontant comment je devins l’ami de la petite chose ailée capturée deux ou trois ans auparavant, sur la route de Jolibeau.

Quelle conclusion — provisoire et fragmentaire — énoncer à présent ? Voici des êtres qui n’ont jamais, que je sache, été domestiqués ; pourtant, cent heures au plus leur suffisent pour s’adapter à de nouvelles conditions d’existence. Il ne peut être ici question d’atavisme ; néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets, manqués, lunatiques et sauvages, s’habituent rapidement à mes manières, à ma figure de géant redoutable et passant, à coup sûr, dans leur monde, pour malfaisant ; et non seulement ils acceptent leur nourriture de ma main, mais ils protestent en leur langage et « en redemandent » quand, à dessein, je me montre parcimonieux ; ils ne craignent plus mes mains ; ils acceptent mes caresses…

Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence et à quoi inflige-t-on le nom presque toujours méprisant d’instinct ?

Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance ou gratitude sont beaux comme certains rêves ; je vois, dans ce qui me semble être la réalité, au delà ou en deçà d’eux, un simple effet réactif, un épanouissement allègre provoqué par la force définie ou non définie qui facilite l’existence à toute créature animale ou végétale. Ainsi du haut en bas de la prétendue échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité de captif, et juge alors inutile de creuser son terrier ; qu’on demande aux horticulteurs si les fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux qui s’occupent d’elles leur reconnaissance, en la manière qu’elles le peuvent ou le savent !


La reconnaissance de Noctu est presque humaine parce que Noctu est très près de nous. Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi pour considérer mes bienfaits comme choses dues et toutes naturelles ? Elle qui, par terreur, tentait de me mordre à notre première entrevue, c’est par colère qu’elle le ferait volontiers maintenant, si je m’amusais à lui présenter ma main vide ; ou peut-être encore croit-elle que, n’ayant rien trouvé de mieux, je lui offre le bout d’un de mes doigts à manger.