Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris l’est encore en ce sens que la bestiole garde une étonnante mémoire de bienfaits qu’elle a reçus et qu’elle tient désormais pour renouvelables, jusqu’au bout. Les trois couples observés comme je viens de le dire, je les marquai, quand vint le temps de rentrer au lycée, — j’avais eu de la chance, j’avais été légèrement souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en novembre, — je les marquai de divers signes, au blanc d’argent en tel ou tel endroit de leurs monstrueuses mains entoilées.
L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux avaient retrouvé leur gîte ordinaire ; dans un autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, du fait de la terrible hécatombe hivernale, avait pris une nouvelle épouse, toute jeune, ma foi, aux dents pointues et très blanches, à la peau par endroits parée encore de reflets orangés ; enfin, le troisième abri resta vide. Mais les survivants m’ont toujours reconnu.
Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait sur un plus grand pied ces petites expériences, j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un an à l’autre, la même proportion de retours par couples au logis printanier et estival, de disparitions, de remariages à la suite de veuvage ou de divorce.
C’est d’ailleurs sans conviction et de manière un peu plaisantine que je viens d’écrire ici le mot de divorce ; j’indiquerai plus loin comment vit dans l’intimité un couple de chauves-souris ; je dis tout de suite qu’il n’y a rien de plus touchant à contempler, et que, malgré les insurmontables difficultés que présentent ici les expériences, on peut affirmer que le mâle et la femelle se jurent dès leur premier accouplement une fidélité dont ils se croient libérés seulement par la mort et par la nécessité de ne point négliger des possibilités de vie, de perpétuation de leur race si terriblement menacée.
Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai jamais vu un mâle et une femelle qui furent mes amis l’année précédente et que j’avais marqués du même signe ou du même chiffre par ménage, s’accoupler autrement qu’ensemble, aussi longtemps qu’ils vivaient ; jamais je n’ai trouvé la femelle no 1 épouse du mâle no 1, en compagnie, six mois plus tard, du mâle no 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela ne prouverait pas grand’chose, même si l’expérience avait porté sur des milliers de couples, car on pourrait m’objecter que les époux ou les épouses des femelles et des mâles que je retrouve remariés sont tout bonnement allés chercher fortune ailleurs ; mais ces ingratitudes et ces émigrations sont peu probables, car la chauve-souris n’est un animal vagabond que sur un espace relativement restreint, et dont les gîtes d’hiver ou d’été restent les mêmes sa vie durant.
De ceci, la preuve est facile à faire, grâce au système de marques, chiffres, lettres ou dessins dont j’ai parlé. Sur cette question d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure persuadé, faute de pouvoir prouver, je présumerai avec quelque hardiesse, contrairement à mon habitude en pareil cas : la chauve-souris est un animal plus humain que bien des hommes et des femmes, au point de vue des soins sentimentaux et des amoureuses obligations. Un détail à noter encore : jamais je n’ai constaté qu’un veuf et une veuve se fussent remariés ensemble ; il est rare que, même jeune encore, la veuve de l’hiver recherche lors du printanier réveil un nouvel époux ; si elle y est décidée pour des raisons d’elle seule connues, elle fait maison commune avec un jeune né l’année d’avant, mais la nouvelle union demeure le plus souvent stérile ; stérilité que je signale, mais dont je me sens incapable de donner les raisons : peut-être, à cause de certaines particularités physiologiques qui rapprochent si fort la chauve-souris femelle des grands singes femelles et de la femme, y a-t-il pour elle, au delà d’un certain âge, incapacité de reproduire ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec un mâle remarié, — et lui aussi ne se remarie jamais qu’avec une jeunesse, — il n’en est plus ainsi ; il me semble même que ce sont les ménages de cette sorte qui donnent le plus fréquemment le jour à des jumeaux.
Quand le sort de Philémon et de Baucis est interdit à nos bestioles, il leur reste permis encore de vivre et de se survivre à l’imitation de Booz et de Ruth.
II
Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans rêves. Ainsi que nous, Noctu dort, — dort à la façon dont un chien ou un chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour, allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses mains monstrueuses ; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi — soit dit en passant — qu’elle adopte volontiers cette position pour causer avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et ses « commodités de la conversation ».