En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de huit à quinze sujets ; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des minuscules danseurs ; quelquefois deux ou trois couples, ou plus, continuent à voleter au même endroit ; ou bien ils vont se mêler à un autre bal : des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande, qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange ; si nous ne retrouvons pas les nôtres ce soir, ce sera pour demain ! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que, demain, quantité de nids estivaux seront vides.

Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer. L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les moments glaciaux de l’hiver.

Il se peut encore — c’est déjà moins sûr — que certains couples vieillis et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au retour des jours clairs ; mais ici, étant donné tout ce que j’ai expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de « transposer », ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au bout du vagabondage.

III

On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos obscur et famélique de leurs parents immédiats.

Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la race des homuncules volants : certains possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin, pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en dormant ; ils font confiance au présent et à l’avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre seulement, du même sang ; néanmoins, ils se font confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à eux-mêmes.

Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune ou des belles aventurières.

Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son éducation en toutes choses ; que le père met sans façon son fils à la porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.

Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses races sauvages, d’ailleurs déclinantes.