Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible ; les caves et les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des lieux fréquentés par les hommes.
Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage, quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris endormies ; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres, notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables, condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des massacres notoires de rats ou de souris ; et l’on conçoit que le minet prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim le tenaille.
J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux, mais non davantage, chaque jour… En somme, à hiberner près de nous, la chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.
J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires souterrains : c’est que les variations de température y sont moindres et que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur nuire.
De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus, mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre, il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la forêt landaise ; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.
Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des chauves-souris du voisinage ; car, un volet du premier étage se trouvant endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre les vitres et les contrevents ; mon ami n’arrivait jamais avant le commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre, ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables sentiments à l’autre : et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois : l’endroit était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre 1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.
Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là !
Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté, d’informes débris de chair sanglante, — et sa tête intacte, qui semblait sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans sa maisonnette de joie et de bon accueil !
Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais ; eux aussi sont partis vers d’énigmatiques exils ; car la maisonnette a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle d’un profiteur de la Grande Guerre.