Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de boue et de sang ! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue. Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages ne seraient pas les plus fortes.

Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles dansaient. Je voyais les flots de la « mer sauvage » bondir à l’assaut des dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt lieues de désert forestier ; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les lettres ; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur ; au bonheur de mes chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages ; aux interminables flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables ; aux labeurs fantaisistes et désintéressés… Déjà, j’entendais les cloches de Soorts et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes ; déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent, flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.

« Et enfin », me disais-je, « n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de mes jours à l’étude de certaines bestioles ? N’est-ce point sagesse encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital d’observations que je compte utiliser plus tard ?… »

O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite ?

LIVRE V
L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES

I

Je n’ai pas la prétention de contribuer au progrès des sciences naturelles par des découvertes sensationnelles et qui renverseraient tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. Mais je m’estimerais assez peu consciencieux, si je ne déclarais hautement que nous nous trouvons ici en face d’un champ sans bornes dont toute parcelle est à défricher, et que ce défrichement peut, en mainte occasion, le recouvrir de beaucoup moins de bon blé que de mauvaise herbe. L’observation est traîtresse fatalement, même quand celui qui se passionne pour de telles études possède de bons yeux et une saine raison ; tout ce qui date de plus de quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de l’histoire, mais pour de la pré-histoire ou de la légende naturelle.

Quand il s’agit de travaux officiels, les œuvres se succèdent en renouvelant souvent les erreurs des œuvres précédentes ; on y rencontre parfois une réfutation, mais la mise en disponibilité d’une observation hâtive ou de seconde main est rarement remplacée par une précision ou une exactitude. S’il était une science qui ne doive point se fonder sur le blanc et le noir incertains des livres et des rapports, ce serait cependant celle qui fait de la vie terrestre son objet ; or, il semble que l’on ait oublié cela : une copieuse bibliographie au début ou en fin de l’ouvrage, des références, des renvois, des annotations et des citations, et tout le monde, y compris l’auteur, est content.

Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de ne point prendre garde que le champ qui s’offre à leur activité est, comme je viens de le dire, sans bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre projeta, pour la première fois, d’inoubliables éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, il n’en eut pas moins le tort de vouloir trop embrasser ; de procéder de l’inconnu au connaissable, par une méthode en somme scolastique ; de s’occuper résolument de tous les insectes de son hermas et non pas de quelques-uns d’entre eux ; et aussi d’oublier que vérité dans l’hermas de Sérignan pouvait quelquefois être erreur au delà.

En fait, son œuvre si neuve, si belle et si pure, est déjà de la fable en maints passages, et je sais quelques petits enfants des champs qui se sont, par devers moi, inscrits avec raison en faux contre diverses affirmations du maître.